quelque chose doit finir et jamais je s’arrête

par Juliette Sokolov

Père,
tu vas mourir.

[l’alcool a mangé tes poumons]

La guerre monte chez moi
[comme une guerre dans une guerre
comme une guerre de robots];
c’est une saison de drones
ne la regardez pas
ne lui faites pas les poches
n’y cherchez pas mes codes
& brûlez mes carnets; je veux
que mon fantôme hante les fils de la toile
en matière funambule
dans le ventre des serveurs qui seront mon tombeau; je sais
qu’il y a des choses plus terrifiantes encore
qu’oublier les logins et mots de passe de mes proches 
ou que leurs comptes vidés
en précipitation;
je remonte le boulevard que remodèle l’image que je voudrais devenir:
si seulement je pouvais au bout de cette post-prod
raccommoder le monde dans un genre de montage
qui pourrait faire du sens — c’est-à-dire qu’il aurait
un message à me dire [autre qu’un commentaire
d’un passant anonyme
qui relisant ma vie
me dira wonderful
please update
]
;
je pars;
je remonte les rivières — la lumière
nous va bien (si bien) — et maintenant
— ici — les maisons heurtent
les rails; les maisons blessent (les oiseaux
perdent le ciel) et pendant ce temps-là; toi
                                                                                                   tu grandis.

[Comment me quitterai-je?]

Juliette,
tu vas mourir.

[la maison de ton père est en feu]

Emmène-moi au désert.
Enterre-moi dans le sable sous les data centers au logo amazone,
& je boufferai leurs rêves partant de la racine
[la forêt de mon corps a plus de cent mille ans]
& je serai le ciel
& je serai le cloud
& je pleuvrai en drones au-dessus des cités

[Je ne sais pas quoi dire si ce n’est
comme John Keats que la beauté est
vraie et que tu étais beau avec tes
grandes mains tendres comme celles
du bourreau.]

& quand j’avais dix ans je regardais les vagues aux saisons des tempêtes
& les municipaux faisaient fermer les routes qui longent les bords de mer
quand les câbles sont à nus & qu’on lessive la roche
je n’avais que les mots
de quelqu’un d’autre que moi
pour protester qu’il y a
                                                    quelque chose en mon ventre
                                                                                                                       qui ne veut pas se perdre

ici

nous sommes des poings levés adressés au silence

· · ·

[Juliette Sokolov a grandi entre deux pays et vit un peu partout. Elle rédige une thèse en Humanités Numériques, rêve, boxe, dessine, joue du violon et déclame des poèmes sur scène.]