j’aurais pu ne pas

par Louka Duhaime-Choquette

j’ai rouvert les yeux dans une grande salle blanche avec des anges bleus
mais j’aurais pu ne pas

maintenant deux petits volcans de sang
dans ma gorge d’enfant

c’est qu’ils m’ont arraché des organes gonflés
du tissu en trop
avec des pinces des ciseaux des marteaux

je n’en ai aucun souvenir

ils m’ont ouvert découpé

je n’en ai aucun souvenir

pour le mieux
c’est pour le mieux parce que

la nuit je m’étouffe avec ma langue mes joues ma luette
la nuit je meurs un petit peu
et je suis jeune quand même
et mon corps n’est pas vraiment fait pour vivre
pour vivre couché poings bouche fermés vivre reposé

si mon lit mon cercueil qui voudra le partager
je vous le demande
mes petites morts ronflent et surtout réveillent
qui pourra m’aimer me regarder mourir quand je dors mal

alors les ciseaux les organes le réveil
deux oiseaux blessés au fond de la gorge

pour qu’on puisse m’aimer longtemps
et pas juste un peu
et vivre comme il faut
et pas juste un peu

j’ai rouvert les yeux dans une grande salle blanche avec des anges bleus
mais j’aurais pu ne pas

j’aurais pu partir loin là-bas quelque part
j’aurais pu
j’aurais pu allonger le bras
toucher le froid lac l’autre côté
goûter quelque chose comme un mur d’ombres et de fruits
voir autre chose que la fenêtre le soleil la banlieue
ou voir la même chose mais avec d’autres yeux

maintenant j’ai les mêmes yeux et deux pommes
deux pommes vides et blanches des cratères de cou
chaque quatre heures du brouillard à avaler
et des dents comme du potage

maintenant j’ai quelques pointes d’épée sous le menton
qui m’empêchent de dire
quand j’ai mal

on a dû tuer des bouts rouges de moi
pour que je vive moins mal
pour que j’arrête de me noyer avec l’air
cloué vissé à mon lit à la nuit

ma langue huilée de salive
dort en nœud coulant


ils étaient au moins
six
à parler tourner tout autour
d’un moi encore entier pas encore
tout à fait sourd

et ça jasait de la nouvelle
sarah
d’un nouveau four à pizza
de côtes levées

et on me dit du coin de l’œil
bientôt tu vas te sentir partir

j’ai rouvert les yeux dans une grande salle blanche avec des anges bleus
deux griffes de dinosaure dans la gorge
un greffé à ma gauche
et dans d’autres lits d’autres agonisants
qui auraient pu ne pas
comme moi se réveiller
et maintenant ils se réveillent dégèlent comme moi
entrouvrent l’œil quémandent morphine
bras rapiécé intérieur décousu recousu
râles et viscères
ils ont dit oui
oui ouvrez-moi
oui montrez-moi

le dos courbé de la mort
ses yeux de bourgeons
ses joues creuses comme
deux pommes croquées

oui montrez-moi
ses yeux roses enrubannés
sa langue mince et brune un sceptre
sa gorge un grand château
de chair

la mort
elle a les mêmes dents blanches et serrées
que moi

tout le monde a peur de souffrir
mais
tout le monde a peur de mourir

j’ai décidé de souffrir beaucoup pour mourir moins
mais j’aurais pu ne pas
maintenant j’ai deux trous rouges comme mes yeux dans la gorge
j’ai la voix qui résonne dans un grand château de peau
j’ai rouvert les yeux dans une grande salle blanche
mais
j’aurais pu ne pas

· · ·

[Étudiant de première année à la maîtrise de littérature en recherche-création, Louka s’intéresse à la langue et son caractère protéiforme. Récit, poésie, théâtre, slam, rap, l’auteur expérimente l’arborescence de la création littéraire. Participant depuis trois ans aux représentations de la troupe Le théâtre libre, ses trois courtes pièces Flottement, Nos lieux communs et Les volets sont bien fermés comme presque cloués, dans lesquels il joue, ont été mises en scène et présentées au Lion d’Or. Louka signe également deux créations poétiques, «Souvent j’oublie que tes yeux ont des yeux» et «Oublimonde», éditées et publiées par la revue de création littéraire Paupière.]