Bibliothrène

par Kaliane Ung

Lorsque je suis arrivée au cours préparatoire en cours d’année, les autres petites filles m’ont demandé si j’étais chinoise ou japonaise. Elles n’ont pas compris «cambodgienne» et je suis devenue la fille cow-boy jusqu’au collège. Une cow-boy, ça ne pleure pas, même quand on lui demande pourquoi elle n’a pas de grands-parents.

J’aurais aimé en savoir plus sur mes ancêtres, ceux que j’invoque à chaque épreuve de la vie, mais les anecdotes généalogiques se transmettent de manière sporadique, déployées dans des fresques tordues, sans queue ni tête. Des familles recomposées au fil de l’exil, que l’on doit démêler pour les rendre lisibles à mes yeux occidentaux.

Et pourtant, je dois me situer dans des rapports de filiation. N’ayant pas d’enfant, je resterai pour toujours un enfant. Sur le mode mineur, avec des épaules trop étroites pour la responsabilité d’une fosse commune. L’obligation de réussir au nom de celles et ceux qui n’ont pas survécu, un impératif flou. Les mots sont des signifiants libres quand on ne parle pas sa langue d’origine.

Depuis février 2022, mes parents revivent des moments chaotiques de leur enfance. La guerre des autres devient la leur, l’Ukraine leur fait mal au Cambodge. Jaillissent alors des souvenirs entre leurs consignes précises: en cas de bombardement, mets-toi à terre, mais prends garde à ce que ton ventre ne touche pas le sol, les débris du plancher pourraient perforer tes organes vitaux.

À chaque nouvelle publication sur la période des Khmers Rouges, mes parents se procurent le volume dans une frénésie rare pour le ranger dans l’épaisse bibliothèque familiale, sous le Bouddha en méditation, les photos de noir et blanc des disparus et les offrandes de fruits. Tout ça, c’est pour toi, c’est important de connaître son histoire, tu sais. La perte en héritage. Des volumes intouchables, un cimetière dans le salon.

Si j’en ouvre un, l’angoisse me saisit à la gorge. L’envie de me défenestrer. Je ne peux ni lire, ni écrire. Je me traîne comme un asticot sans hôte. C’est un deuil sans nom, impossible à faire, au nom de la vie.

Après avoir baladé ma couenne dans nombre d’archives, au cours de plusieurs voyages transatlantiques, il m’apparaît que j’ai parcouru tout ce chemin afin de pouvoir écrire: c’est mon génocide, alors j’ai le droit. Même si je me sens illégitime.

Mais voilà que la honte me saisit. Un chagrin me ravit, une béance. Le vertige d’être là, à la place d’autres, peut-être. Quelque chose me manque et pourtant je tiens debout, drapée dans un long thrène de noms, une complainte funèbre qui file les cordelettes du karma.

Un bruit sourd comme un coup d’aile de grue cendrée, voyageuse au long cours dans le vent du sud. L’espace de quelques secondes, le battement de cils sur une citerne de larmes miniature, je suis possédée par une version améliorée de la tristesse.

· · ·

[Kaliane Ung est enseignante-chercheuse à l’Université de Pittsburgh. Elle a publié des nouvelles avec Moebius, MuseMedusa, et XYZ: La revue de la nouvelle.]